Si la logique des relations internationales demeure celle du cynisme des intérêts des Etats nations, elle doit ce caractère de perversion morale et matérialiste, aux prédispositions des uns et des
autres selon la nature du système politique, le type de régime, et le niveau de participation des citoyens. Il ne devrait ainsi apparaître pour généralité, l’habitude de compromission de certains
Etats, ou le laxisme voire la trahison de certains autres. En réalité, il dépend des dirigeants des Etats, en fonction de leur mode d’accession au pouvoir, de la qualité des relations avec leurs
citoyens, et de la qualification de la légitimité de leur pouvoir, de poser des actes sains ou des actes sales dans l’arène diplomatique mondiale.
Dans la plupart des négociations qui meublent et animent la vie internationale, en fait les relations de coopération, les rapports des forces sont déterminées à la base, par des éléments simples,
mais structurels, qui permettent de déterminer de façon presque automatique, l’orientation de tout un chacun. Il est possible de prédire comment vote un régime de dictature protégé par telle ou
telle grande puissance, selon qu’une question concerne le protecteur ou son rival.
Depuis le lancement des négociations sur les Ape, nouveau partenariat économique imposé par l’Union européenne pour remplacer les vieux arrangements Acp, l’on assiste à un étalage classique des
relations d’influence qui aboutissent à changer complètement la volonté d’un petit Etat, voire à le conduire à choisir des orientations contraires à ses intérêts à long terme.
Du principe et des dérogations
Certes, le principe cardinal de la promotion des intérêts nationaux, induit une spécificité devant laquelle, nul ne peut ériger des contradictions ou des oppositions, sans remettre en cause
l’essence même des relations internationales. La Côte d’Ivoire ne peut pas avoir les mêmes intérêts en toute circonstance que la France, les Etats-Unis ou la Turquie. De même, il ne viendrait point
à l’esprit de qui que ce soit, de confondre les intérêts de la Chine par exemple, avec ceux de la Centrafrique ou du Tchad. C’est donc tout à fait normal que l’on retrouve les plénipotentiaires de
ces Etats, dans une diversité de positions et de votes, sur quelques questions d’importance de la diplomatie planétaire.
Pourtant, à considérer un cas d’école qui est celui des Ape que le Cameroun vient de signer en dépit de la forte opposition du groupe africain dans son ensemble, il apparaît clair, au regard de nos
postulats mis en exergue tantôt, que la démarche des Etats peut par moments, constituer une rupture dans la planification stratégique des intérêts nationaux.
Que se passe-t-il donc vraiment ? En somme, il faut revenir à la définition et à la conduite des relations internationales de l’Etat. Si c’est de l’exécutif et surtout de la plus haute autorité
représentative de l’Etat, des armoiries et des emblèmes nationaux que relève la responsabilité des rapports avec l’extérieur, c’est néanmoins du peuple souverain, de sa conception de son destin et
de la projection de ses ambitions, qu’émergent les pensées, les philosophies, et les stratégies subséquentes de toute démarche vers les peuples tiers.
Il n’est de diplomatie assumée, viable, acceptable, et défendable par le peuple, que celle qui à la source, requiert son assentiment, et magnifie sa participation à la construction nationale à
travers le choix libre des dirigeants. Les régimes autocratiques gèrent et opèrent pour eux-mêmes, leurs fantasmes et leurs relations de compromission, les décisions prises sur le plan
diplomatique. Or il est établi, par l’expérience, que l’Etat n’est plus qu’un jouet et une marionnette institutionnelle, dès lors que son principal dirigeant, agit, gouverne et se maintient grâce à
la protection de puissances tierces. L’histoire diplomatique a donné un nom à ce genre de curiosité institutionnelle : République bananière.
Le drame de la division
L’on admet que dans des cas de politique élaborée à l’occasion de causes pamphlétaires ou ultra humanistes à dessein, ce à quoi ont pu ressembler les luttes anti colonialistes trop vertueuses des
années 1960 ou encore les diatribes anti apartheid, tous les Etats fassent amende honorable en se prononçant de façon cohérente et positive. Il s’agit, il convient de le souligner, de situations
où, idéologiquement parlant, il ne soit possible pour personne de soutenir une position négative, sans tomber dans le ridicule. Ici, les puissances dominantes, tolèrent d’autant mieux les
diatribes, que celles-ci n’enlèvent rien à leurs intérêts spécifiques.
C’est justement le saut dans la configuration ou l’expansion des intérêts colossaux, immédiats et précis, qui exposent le degré de cynisme, d’impérialisme, et de possession des puissances. Les
accords du cadre Ape initiés par l’Europe, tracent la voie d’un nouvel âge de domination absolue des pauvres par les riches. Il s’agit d’exiger des pays faiblement industrialisés, ce que sont la
plupart des pays africains, de sacrifier leurs petites unités de production et de laisser grandement ouverts, leurs marchés. En somme, c’est une demande formulée à une maman, de laisser ses bébés
se battre avec des adultes tout en sachant qu’ils n’ont aucune chance de survie. C’est la corde donnée à un être humain pour se pendre. Voilà ce que sont les Ape que quelques autocraties idiotes
ont signé ou vont signer, pour garantir la continuité des privilèges de protection des pouvoirs personnels des potentats.
Le sens de la division fut de tout temps une arme toute bête du plus fort en face de petits aux allures d’agneaux mouillés. Même au plus fort des années glorieuses de cette fameuse majorité
automatique avec laquelle la tricontinentale Afrique-Asie-Amérique latine et pacifique domina les relations internationales, il était toujours possible de voir, à une occasion quelconque, un Etat
fantoche se désolidariser.
Aujourd’hui les enjeux se présentent différemment, dans la mesure où la division n’intervient plus comme extrapolation d’une volonté de privilégier un camp idéologique, mais plutôt de fructifier
des relations personnelles mafieuses, sales, obscures.
Il ne faut pas voir dans cette lourde dénonciation, une volonté de trahir certains régimes où la démocratie et les élections libres et transparentes demeurent des denrées proscrites. Non, nous n’en
sommes pas à conduire un procès. Ce qui nous intéresse et nous préoccupe, c’est de préparer de jeunes citoyens, à maîtriser ce qui se fait en bien ou mal en leur nom, et certainement pour un destin
sombre. Nous voulons montrer, mais d’avantage expliquer, que ceux qui signent à Yaoundé, Abidjan, Dakar ou ailleurs, en se désolidarisant d’un mot d’ordre de groupe à l’échelle régionale ou sous
régionale, obéissent à des ordres logiques selon leur nature, leur légitimité, et leur peur de perdre le pouvoir du pouvoir.
Echange inégal
Chaque jour qui passe, nous ramène à l’évidence de la permanence de l’échange inégal entre les nations. La mondialisation, articulation d’une transformation de la planète en un majestueux village
homogène, n’est qu’un leurre effroyable et sans doute la plus terrible mystification dans l’analyse des phénomènes sociaux.
N’allez pas dire que les entreprises du Groupe Bolloré ou Lafarge, entreront dans une compétition saine et loyale, avec celles du Groupe Fotso ou Kadji. Ce n’est pas le fabricant de chaussures
implanté à Dakar, qui rivalisera avec les maîtres italiens du cuir sans se casser la gueule à très brève échéance. Mais que vendront donc les entreprises gabonaises ou ougandaises à l’Europe, en
échange de tous ces outillages de pointe qui seront déversés sur leurs marchés ?
La tentation de crier à la trahison n’est pas loin, de même que la hargne de vouloir dès maintenant préparer les procès de ces régimes condamnés à vendre leurs âmes pour la seule consécration des
dictateurs qui les gouvernent. Le jugement de l’histoire continuera de retenir, comme une incontournable et amère leçon, que la faute des peuples dont les richesses sont ainsi bradées, est de ne
pas savoir se révolter.
Par SHANDA TONME
Le 29-01-2009
http://www.lemessager.net/details_articles.php?code=168&code_art=26264
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